Le samedi 22 mars, pour la première randonnée Kaypacha de la saison 2025, 130 personnes ont marché de la Confluence aux Gratte-Ciel, à la découverte des architectures étonnantes comme ordinaires, et se sont questionnées collectivement sur ce qui fait utopie dans nos manières d’habiter la ville.
« Utopie” : à la fois “lieu imaginaire” (qui n’existe pas) et “lieu idéal”, ce concept qui définit tout projet de société parfaite a souvent été utilisé comme une critique et une alternative à la société dans laquelle nous vivons. Jugée chimérique, l’utopie a pourtant donné lieu à des réalisations concrètes et les réalités qu’on lui associe évoluent avec le temps.
Ce prisme de l’utopie nous l’avons appliqué à un autre sujet qui nous tient à cœur : l’habitat. Un thème qui recouvre le logement, mais aussi la fabrique de la ville, le vivre ensemble, etc.
C’est donc cette idée de l’utopie qui nous a guidé·es dans la préparation de cette randonnée, de son itinéraire, des initiatives et témoignages qui la ponctuent et du questionnement collectif qui nous a habité·es tout au long de la journée.
Dans cet article nous partageons avec vous notre cheminement de préparation de cette randonnée :
- Les intervenant·es rencontré·es sur le chemin
- Les quartiers traversés et leur histoire
- Les grands enjeux autour de l’habitat et les initiatives locales qui y répondent : écoconstruction, rénovation énergétique, sobriété énergétique, habiter autrement, mal-logement et sans-abrisme, et vivre ensemble.
- Des ressources (lectures, podcast, documentaires, etc.) pour aller plus loin !
Attention, cet article n’a pas vocation à être exhaustif. Il ne reflète que le résultat de nos recherches documentaires et de nos idées et envies d’engagements à passer à l’action.
Et vous, quelle est votre utopie ?
Les étapes de la randonnée
Le samedi 22 mars 2025, les participant·es ont eu la chance de rencontrer des intervenant·es varié·es qui ont partagé leur regard et approche sensible sur cette thématique de l’habitat.
Pour aller plus loin ou pour celleux qui n’ont pas pris part à la randonnée, vous pouvez les retrouver tout au long de l’année :
- L’association Oïkos lors des formations organisées sur l’écoconstruction et d’autres sujets, mais aussi lors de chantiers participatifs, conférences, etc.
- La Légumerie et le jardin de l’Oasis Gerland lors des prochaines Tablées du Potager.
- L’équipe du Centre social Gerland sur les multiples activités proposées dans le quartier, ou en poussant tout simplement la porte du Café QG.
- Les médiatrices de la Cité Musée Tony Garnier lors des visites guidées organisées chaque semaine les mercredis et samedis. L’occasion de découvrir l’appartement témoin !
- Habicoop AuRA, le Village Vertical et d’autres coopératives habitantes lors des réunions d’information, mais aussi des visites organisées ponctuellement. A suivre : la journée consacrée par le Rize à l’habitat participatif le samedi 17 mai !
- D’autres points de vue sur les Gratte-Ciel avec la visite de l’appartement témoin ou la visite à 360° à ne pas manquer.
- L’exposition « Villeurbanne à tous les étages » présentée au Rize jusqu’au 30 septembre 2025 et une riche programmation tout au long de l’année.
Les quartiers traversés lors de la rando

Le quartier Confluence
Ancien quartier industriel et ouvrier, la Confluence est devenue une opération urbaine phare de la Ville de Lyon depuis la fin des années 1990.
Cette « utopie environnementale et architecturale » tente de conjuguer une mixité d’usages (logements, bureaux, services, loisirs …) et sociale (25% de logements sociaux).
Elle est un espace d’expérimentation avec pour objectif la durabilité via la réversibilité, des espaces de nature, l’emploi de matériaux plus écologiques, etc. Notre randonnée s’est notamment intéressée au bâtiment « L’Orangerie » construit en pisé (voir ci-dessous la rubrique Ecoconstruction).

La Cité Jardin de Gerland
Né à la fin du XIXe siècle dans un contexte de révolution industrielle, d’expansion des villes et d’épidémies, le concept de cité-jardin est pensé pour loger les ouvriers à proximité des usines.
Construite en 1924, celle de Gerland en a toutes les caractéristiques : cours végétalisées, services et équipements à proximité (école, bains-douches, dispensaire, cinémas).
De l’utopie à la réalité, la Cité Jardin de Gerland fait aujourd’hui face à un défi : s’adapter à de nouvelles normes énergétiques et à de nouveaux usages. Elle fera l’objet d’une grande opération de réhabilitation entre 2026 et 2036.

La cité Tony Garnier - Quartier Etats-Unis
Entre 1913 et 1935 l’architecte Tony Garnier, soutenu par le maire de Lyon Edouard Herriot, réalise les grands équipements de son projet de “Cité industrielle” : abattoirs et marché aux bestiaux (la halle Tony Garnier), stade de Gerland, hôpital de Grange-Blanche et surtout un nouveau quartier de logements : les Etats-Unis (1920-1935).
Cet ensemble de plus de 1 500 appartements abrite aujourd’hui 15 000 habitant·es en logements sociaux et est labellisé patrimoine du XXe siècle. Traduction d’un idéal socialiste utopique, la cité est conçue avec des circulations piétonnières végétalisées, des aménagements modernes avec électricité, chauffage au sol, WC, etc.
A l’extérieur, 25 grandes fresques retracent l’histoire de la cité et de la pensée de Tony Garnier. La réhabilitation a démarré en 2020 avec des travaux d’amélioration thermique et de confort pour 275 logements. Elle est suspendue aujourd’hui du fait du coût de ces travaux.

Le quartier des Gratte-Ciel à Villeurbanne
Le quartier des Gratte-Ciel a été construit en 10 ans, de 1924 à 1934, pour faire face à l’explosion de la population villeurbannaise. Le maire de l’époque, Lazare Goujon, souhaite construire un quartier central et moderne pour répondre au besoin de logements décents des nouveaux habitants.
Composés exclusivement de logements sociaux, les Gratte-Ciel se caractérisent par leur centralité et la présence de nombreux commerces et équipements : un théâtre, des restaurants, la mairie, une piscine, un hôpital, etc.
Un projet d’agrandissement du centre-ville, prévu pour 2030, va ouvrir une nouvelle page de l’histoire du quartier.
Un cheminement au travers des enjeux de "L'habiter"
Construction écologique et sobriété foncière ?
La construction d’habitats individuels et collectifs neufs est très consommatrice de ressources et émettrice de gaz à effet de serre. Il est donc essentiel d’améliorer leur performance énergétique, de garantir leur adaptation aux nouvelles conditions climatiques, et de limiter leur impact environnemental à tous les stades.
Voici quelques-unes des solutions employées :
- Employer des méthodes de construction écologiques, avec une approche bioclimatique : pisé, ventilation naturelle, puits canadien, récupération et gestion des eaux pluviales…
- Recourir à des matériaux bio-sourcés, d’origine végétale ou animale, non toxiques
- Ou des matériaux issus du réemploi ou du recyclage (moins de 1% des matériaux de construction est réemployé).
- Produire une chaleur renouvelable (biomasse, géothermie, solaire thermique ou gaz renouvelable).
La construction, même écologique, pose aussi la question de l’artificialisation des sols. En effet, l’habitat est le premier facteur d’artificialisation des sols à hauteur de 65%. De nombreuses initiatives sont en cours pour limiter ou réduire cette artificialisation.
Pistes d'actions et initiatives locales !
- Découvrir les alternatives de construction écologique : pisé, ventilation naturelle, puits canadien, etc.
- Utiliser des matériaux naturels, ou issus du réemploi ou du recyclage.
- Prioriser les énergies renouvelables (biomasse, géothermie, solaire thermique, …)
Initiatives : Oïkos, Les Bâtisses Heureuses, le réseau Twiza, Minéka, Made in Past, Bobi Réemploi, La Ferme du Réemploi, etc.
Rénovation énergétique
La rénovation des logements est aussi un levier clé de lutte contre le dérèglement climatique. En France, le bâtiment (parc résidentiel et tertiaire) est le 2e secteur le plus émetteur de gaz à effet de serre après celui des transports.
Sachant que “réhabiliter consomme près de 10 fois moins de matières que construire du neuf et divise par près de 3 fois son impact carbone”, la réhabilitation des bâtiments doit être une priorité. Afin d’atteindre la neutralité carbone en 2050, le gouvernement a donc fixé un objectif de 100% de logements au niveau BBC (Bâtiment Basse Consommation), soit classés A et B sur le DPE (diagnostic de performance énergétique). Or en 2024, seuls 6% des logements sont classés A et B…
Pour y parvenir, la Loi Climat et Résilience a fixé un échéancier visant à appliquer progressivement les seuils de performance énergétique minimale : gel des loyers des logements classés F et G en 2022 puis depuis le 1er janvier 2025 tous les logements classés G sont interdits à la location. Pour la vente, obligation de réaliser un audit énergétique pour les logements classés E, F et G.
Outre le respect de la réglementation, la rénovation permet de réaliser d’importantes économies d’énergie : une rénovation globale et performante permet de réduire jusqu’à 75 % des consommations d’énergie dans le logement.
Focus sur la précarité énergétique
Le nombre de personnes en situation de précarité énergétique en France est estimé à 12 millions (18% de la population française), dont 59,2% sont des locataires. En 2024, l’Observatoire national de la précarité énergétique a recensé 4,2 millions de passoires thermiques, c’est-à-dire des logements avec une étiquette classée F ou G sur le diagnostic de performance énergétique, soit 13,9% du parc de résidences principales (16% dans le parc locatif privé versus 7% dans le parc locatif social).
Habiter dans une passoire thermique c’est s’exposer au froid, à une chaleur excessive, un taux d’humidité élevé avec des conséquences néfastes pour la santé physique et mentale (maladies respiratoires, pathologie ostéoarticulaires, dépression). Selon le Commissariat Général du Développement Durable, la rénovation des passoires permettrait d’éviter des coûts de santé de près de 10 milliards d’euros par an d’ici 2028.
Pistes d'actions et initiatives locales !
Pour les propriétaires (et copropriétaires), se faire accompagner permet de construire un projet de rénovation énergétique adapté à ses besoins et à ses moyens (des aides sont disponibles).
Initiatives : France Rénov’, ALEC Lyon, ALTE 69, CAUE 69, ANAH, ASDER, etc.
Diminuer sa consommation d'énergie
Un logement consomme de l’énergie : le chauffage, l’eau chaude, l’éclairage et l’électroménager sont autant de postes gourmands en énergie. Des comportements énergivores peuvent avoir des conséquences sur le montant de vos factures : les écogestes, lorsqu’ils sont mis en place (par exemple : éteindre les appareils en veille, baisser son chauffage en cas d’absence, etc.) sont autant de sources d’économies.
Un ménage français (3 ou 4 personnes) dépense en moyenne pour l’énergie dans son logement entre 10 000 et 20 000 kWh/an, soit une facture annuelle d’environ 1000€ à 2000€, pour s’éclairer, se chauffer, chauffer l’eau et faire fonctionner les appareils électroménagers, etc. Les 2/3 des consommations concernent le chauffage de son logement.
Pistes d'actions et initiatives locales !
- Pour mesurer sa consommation, l’ALEC Lyon et son Espace Conseil Énergie Climat met à votre disposition la B’WATT, une mallette de mesure à emprunter gratuitement.
- Vous pouvez être accompagné individuellement et collectivement en participant au défi DÉCLICS Énergie, des challenges qui ont fait leurs preuves (10 à 15% d’économies d’énergies en moyenne, à minima – 200€ sur la facture) avec déjà plus de 30 000 foyers accompagnés !
Initiative : l’ALEC !
Habiter autrement ? Habitats participatifs et coopératifs
La spéculation immobilière rend de plus en plus difficile de se loger, en particulier dans les villes. Depuis 2005, le prix des logements a augmenté en France de 160 % tandis que le revenu moyen, lui, n’a progressé que de 45 %.
Pour répondre à tous ces enjeux, certain-es choisissent d’habiter “autrement” : en colocation, en habitat dit “partagé”, etc.
- Habitat particiatif : Un habitat participatif est conçu collectivement par un groupe de personnes, qui se rassemble pour imaginer ensemble leur habitat. Il est composé de logements individuels et d’espaces communs et mutualisés, qui sont gérés directement par ses habitant·e·s.Il existe une grande variété de montages juridiques et financiers et tout autant de structures qui accompagnent les habitant-es qui se lancent dans cette aventure de vie.
- Habitat coopératif : C’est une des formes d’habitats participatifs. Le projet d’habitation est déconnecté des logiques spéculatives de l’immobilier grâce à des moyens réglementaires et financiers adaptés. Concrètement, les habitants vont souscrire une part sociale dont la somme constitue le capital de la coopérative dont chacun est membre. Lors d’un départ, la personne récupère sa part sociale, sans pouvoir vendre son bien à autrui, ni faire de plus-value. C’est donc la coopérative qui est propriétaire des logements.
- Colocations solidaires et ou intergénérationnelles : les colocations solidaires rassemblent des personnes qui partagent un logement et s’engagent en accueillant une personnes en situation de précarité, une personne réfugiée, etc. La solidarité peut aussi s’exprimer par un engagement dans son quartier (KAPS de l’Afev) en échange d’un loyer modéré. Les colocations intergénérationnelles rassemblent en général des séniors et des étudiants. Elles permettent de lutter contre l’isolement et de proposer des logements à des prix accessibles aux étudiants.
Pistes d'actions et initiatives locales !
- Rejoindre un projet d’habitat participatif et concevoir collectivement son logement.
Initiatives : La Fabrique de l’habitat coopératif, Habicoop AURA, Cohab’titude, Chez Moi Demain, Cologi, Habitat & Partage, Cap Habitat Coopératif, les coopriétaires, Terres habitées, etc.
- Vivre en colocation solidaire et/ou intergénérationnelle.
Initiatives : KAP’S de l’Afev, Le pari solidaire, Tim & Colette, CCAS de Lyon et Villeurbanne, Maison de Marthe et Marie, Maisons partagées Simon de Cyrène, etc.
Mal-logement et sans-abrisme
- 4,1 millions de personnes sont en situation de mal-logement en France
- 1 millions de personnes n’ont pas de domicile personnel
- 330 000 personnes sont sans-abri…
- A Lyon on compte 14 000 personnes sans domicile fixe
Que dire de plus ? Alors que la trêve hivernale touche à sa fin (31 mars), l’actualité locale comme nationale regorge malheureusement d’exemples qui illustrent ces chiffres et de témoignages des personnes concernées qui nous permettent de prendre la mesure du problème.
Pistes d'actions et initiatives locales !
- Accueillir des personnes sans logement ou des personnes réfugiées chez soi.
- Participer au financement de loyers solidaires.
Initiatives : J’accueille, Terre d’Ancrages, Caracol, l’Appartage, JRS Welcome Lyon, l’Ouvre Porte, Act for Ref, et plein d’autres !
- Améliorer le logement des plus fragiles en proposant un bien à la location solidaire.
- Soutenir les associations qui militent contre les logements vacants et pour le droit au logement.
Initiatives : Louer solidaire 69, Soliha, Fondation Abbé Pierre, Fondation Aralis, Le Mas, Droit au logement 69, Solidarités Femmes à la rue, Réseau Squat 69, Soutiens Migrants Croix Rousse, etc.
Vivre ensemble
Dans une société prônant de plus en plus l’individualisme et le repli sur soi, la solidarité entre voisin·es et entre citoyen·es ne va pas toujours de soi ! Heureusement, des collectifs s’organisent pour créer des espaces de rencontre et tendre la main vers les plus fragilisés et les exclus de notre société.
Discuter, donner de l’attention, ouvrir sa porte, sont autant de petits gestes que chacun d’entre nous peut réaliser pour construire une ville hospitalière, accueillante et plus résiliente. Car habiter ne se résume pas à se loger !
Pistes d'actions et initiatives locales !
- Discuter, donner de l’attention, ouvrir sa porte pour se rencontrer.
- Végétaliser la ville pour la rendre plus respirable et accueillante.
- Organiser une fête des voisins ou un événement de rencontre dans le quartier.
- Participer au conseil de quartier ou au conseil citoyen, rejoindre un centre social ou une MJC.
Initiatives : Il y en a forcément plein dans votre quartier ! Demandez à vos voisin·es 😉
Pêle-mêle de ressources pour aller plus loin
- Cartographie de projets remarquables de rénovation énergétique performante (maisons individuelles, copropriétés, bâtiments tertiaires, logements sociaux) sur les territoires du Rhône et de la Métropole de Lyon.
- Rapport annuel de la Fondation Abbé Pierre (aujourd’hui Fondation pour le Logement) sur « L’état du mal-logement en France« , 2024.
- « L’utopie architecturale entre rêve et réalité« , article de l’Influx, 2027.
- « Lyon Conluence, récit« , une vidéo de 35 minutes sr l’histoire du quartier de Confluence, 2023.
- » Confluence, vitrine et arrière-boutique de la métropolisation lyonnaise » par Matthieu Adam, chargé de recherche au CNRS, 2020.
- Témoignages oraux, photos, etc. des derniers bains-douches de Lyon à Gerland, par la compagnie Lalca.
- « L’éco-construction, hier, aujourd’hui et demain !« , Table-ronde (enregistrée) dans le cadre des 5à7 de l’éco-construction, décembre 2024.
- « Gerland, un air de Brooklyn« , un film de Lionel Retornaz, 2023.
- Capsules sonores du projets « Nos débordements » dans le quartier Cité-Jardin de Gerland et alentours, par la compagnie La Grenade.
- « Habiter ensemble autrement« , ouvrage d’Anne-Sophie Clémençon et Michel Bernard, 2025.
- « Un Village Vertical », documentaire de Géraldine Boudot, 2014 (empruntable à la BM de Lyon).
- Exposition en ligne sur « Le Maire et l’Architecte« , des Archives départementales de Lyon. Et également le catalogue de l’exposition : « Tony Garnier : l’Architecte et l’Artiste« , 2019.
- « Portrait de Tony Garnier » par Christophe Fournier, pour Les rues de Lyon, 2019.
- « Gratte-Ciel Villeurbanne se rebelle« , par Mathieu Martinière et Christophe Fournier pour Les rues de Lyon.
- « Les Gratte-Ciel de Villeurbanne », ouvrage sous la direction de Anne-Sophie Clémençon, avec Édith Traverso et Alain Lagier, 2004.